Surprises – 3

Le dernier verre.

 

La glace légère craquait sous les pas. Les cumulus lourds et noirs plombaient le ciel. Un vent froid et âpre pénétrait les vêtements, et emmenait les mots et la buée qui se formait sur les lèvres des présents.

Ils étaient nombreux, hommes, femmes à attendre sur le terre-plein en graviers du funérarium en ce mois de novembre.

Claudius Decase, leur ami, allait partir en fumées grises, grises comme le temps aujourd’hui. Ils étaient là, Jean-Pierre alias Coy, grand gaillard efflanqué, tailleur de pierres, humaniste, à la voix grave de baryton. Jean-Charles, facteur et comédien, tête de Fernandel, gouailleur, un sac de plastique à la main. Marcel, un malabar, gérant de bistrot et ancien rugbyman. Jojo, gringalet à la voix perché, compagnon de toutes les bringues. Madeleine « la Rouquine », la compagne attentive, la bouée de sauvetage de tous ces loustics. Elle en a écouté, consolé, engueulé en riant, en pleurant, dans le désordre. Et d’autres encore, des cas, des généreux au boulot comme dans la vie, des inventeurs de réalité, de rêves, de mise en scènes, amoureux de musique tendre ou échevelée, gratteurs de guitare, pas amasseurs de noisettes, toujours prêts à donner un coup de main sans autre forme. Un verre ensemble après, ou un peu plus jusqu’à des heures, à rire et à refaire un monde plus généreux.

Claudius leur ami, tonnelier de métier composait des poèmes en taillant le bois, en cerclant, inventait des outils, des méthodes, des situations théâtrales, des répliques, des brèves de comptoir. Parlons-en du comptoir justement. Il était à deux pas de l’atelier, le troquet de Marcel, copain depuis la primaire à Pouilly les Oies. C’était des retrouvailles chaque soir. Rires et pots de rouge sur le zinc en vrai zinc.

Il a commencé à rouler quand ses tonneaux ne l’ont plus fait. Les haltes au bistrot se faisaient plus fréquentes, plus longues. La maladie l’a emporté brutalement il y a trois jours.

La foule des amis est rentrée au funérarium.

« Pas de cimetières, disait Claudius, laissons la place aux vivants, aux bons vivants. La seule trace que je voudrais laisser est celle d’un verre sur le zinc, verre qui aura trinqué avec les vôtres, secoué par nos rires et nos larmes. »

Au moment du dernier départ, aller simple, avant que le cercueil s’engage dans le tunnel, Jean-Charles s’est approché et à ouvert son sac. Il a sorti une bouteille de rouge, un petit Macon bien parfumé, et deux verres ballons qu’il a posé sur la boite. Il a débouché la bouteille avec le petit bruit classique et a versé un peu de rouge dans les deux verres. Les amis surpris se sont approchés, émus et silencieux. Jean-Charles a trinqué avec le verre posé sur le cercueil et, comme s’il parlait au bar a dit :

« Claude, mon ami, pour la première fois, tu nous fais faux bond. Tu pars le premier. Ce verre  t’accompagnera  sur le dernier chemin. Au moment de trinquer, regarde-nous. Les rires et les larmes, l’étincelle de l’œil, la main sur l’épaule, et puis tu vas retrouver Georges, l’ami de toujours. Tu chantais, bien, c’est vrai :

Mais où sont les funéraill’s d’antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grands-pères
Qui suivaient la route en cahotant
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées
Ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents
Au fossoyeur, au croqu’-mort, au curé, aux chevaux même
Ils payaient un verre
Elles sont révolues
Elles ont fait leur temps………..

Plutôt qu’d’avoir des obsèqu’s manquant de fioritur’s
J’aim’rais mieux, tout compte fait, m’passer de sépultur’
J’aim’rais mieux mourir dans l’eau, dans le feu, n’importe où
Et même, à la grand’ rigueur, ne pas mourir du tout
O, que renaisse le temps des morts bouffis d’orgueil
L’époque des m’as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil
Où, quitte à tout dépenser jusqu’au dernier écu
Les gens avaient à cœur d’mourir plus haut qu’leur cul
Les gens avaient à cœur de mourir plus haut que leur cul. »

 Le maitre de cérémonies, ahuri, bouche bée, privé de paroles est en déconstruction.

Les amis s’approchent et à leur tour trinquent avec le Glaude.

Pas de larmes, quelques sourires un peu crispés, mais….

En sortant du funérarium, une trouée de lumière perce le ciel sombre. Des reflets orangés, rouges marquent les nuages. Le vent a cessé. Le grand Coy dit tout haut :

« Bon Diou ! Glaude, tu aimerais ça ! » . Il se reprend et dit, en pointant le doigt vers le ciel :

« Glaude, c’est toi qui as fait ça ? »

 

 

Texte deMaurice Gay

(D’après les mots émus de quelques amis. Les noms, lieux, personnages sont de mon imaginaire. C’est l’émotion que j’ai voulu privilégier.)

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